Interview de David Chelly

 

Interview de Remy Sahuc chef de zone sur les marchés francophone, italien et asiatique chez SEDO et auteur du blog Blogodomaines.com un blog d'information sur les noms de domaine.

 

 

Peux-tu nous parler de toi, de ton parcours professionnel, de ton rôle chez Sedo ?


C'est dans le cadre d'un stage de fin d'études (master en relations commerciales internationales) que j'ai débuté chez Sedo en 2004.

A l'époque, l'entreprise comptait à peine une vingtaine d'employés qui s'entassaient joyeusement dans un grand appartement à Cologne (Allemagne).

Durant ce stage de 6 mois, j'ai notamment eu l'opportunité de plancher sur un mémoire consacré aux enjeux économiques de l'ouverture du .fr aux entreprises, et bien sûr d'apprendre à faire du bon café. Tellement bon que l'entreprise m'a proposé un premier contrat de key account manager.

A l'époque, le département francophone, constitué d'un chef de marché et moi-même, faisait toute sa cuisine lui-même : support clients, évaluations, courtages, transferts, parking, marketing, partenariats, stratégie. Idéal pour faire ses classes et "s'imprégner" du marché.

En 2005, suite au départ du chef de marché que je salue (le chef, pas le départ) et à l'arrivée d'un autre collaborateur français (Joël, que je salue aussi), je me suis vu confier la direction des opérations francophones.

Parallèlement, j'ai pris sous mon aile le chef de marché italien fraîchement recruté, me découvrant par la même une passion pour le management interculturel. J'ai ensuite recruté une collaboratrice supplémentaire pour le marché francophone en forte croissance (Emilie... je n'en finis plus de saluer les gens).

Deux ans, un déménagement et 80 employés plus tard, on m'a proposé de rajouter l'Asie à mon champ de responsabilités, via la supervision des 3 chefs de marché en place (Corée, puis Chine et enfin Japon). Encore une formidable occasion de découvrir des cultures et des mentalités complètement différentes !

Aujourd'hui, nous sommes en passe de redessiner la répartition des marchés entre les chefs de zone et je m'apprête à "échanger" l'Asie contre l'Espagne. Je serai alors chef de zone Europe méditerranéenne. Parallèlement, j'interviendrai comme consultant senior sur les questions de stratégie de développement local sur d'autres marchés. Tout un programme :-)

Domaineurs, professionnels du premier et du second marché, acheteurs et vendeurs de noms de domaine... beaucoup connaissent Sedo. Peux-tu nous en dire un peu plus sur Sedo France ?

 

Petite précision : Sedo France n'est pas une entité en elle-même, mais un département de l'entreprise allemande Sedo GmbH, filiale du groupe AdLINK et membre de United Internet.

Petit marché devenant grand, il arrive que nous dédions des filiales physiques à certains : Sedo LLC (Boston) pour le marché US et plus récemment Sedo UK (Londres).

Il reste certes au marché francophone un petit bout de chemin à parcourir avant d'envisager de poser nos valises en France (ou en Martinique, comme j'aime à le suggérer à ma direction), mais rien n'est exclu.

Le français faisait déjà partie des 4 langues centrales du site Sedo à son lancement, si bien que le premier chef de marché francophone a été recruté dès 2001 et a immédiatement opéré sous http://www.sedo.fr.

Actuellement, une partie de l'activité francophone n'est toutefois pas directement rattachée à notre département : les transferts de noms de domaine. Ce segment génère en effet un volume suffisant à justifier une intégration complète à l'équipe transferts internationale (une vingtaine de collaborateurs). C'est révélateur de la bonne santé actuelle du marché de l'achat-vente en France. 2007 a été une année charnière pour nous, avec un volume de transactions francophones multiplié par deux. 2008 promet également d'être un bon cru.

Pour le reste, tout ou presque est géré au sein de mon équipe et nous avons une grande liberté d'action en termes de stratégie locale.


Comment vois-tu le marché des noms de domaine en France et quelle est la place de Sedo sur ce marché aujourd'hui ?


Le marché des noms de domaine en France est en train de rattraper lentement mais sûrement son retard sur ses voisins, européens notamment.

Les signes de cette dynamique sont perceptibles aussi bien sur le premier marché que sur le second.

Les nouveaux enregistrements de .fr progressent à un rythme soutenu et les dépôts de gTLDs en France ne sont pas en reste, même si le pays a pris la mauvaise habitude de se faire dépasser au classement des "puissances mondiales des enregistrements" par des marchés émergents.

Mais il ne s'agit pas d'une exception, même l'Allemagne et son .de se sont fait récemment dépasser par le .cn. Le second marché se porte également bien, tant au niveau de ses indicateurs principaux que de l'activité de ses acteurs, les domaineurs en tête de ligne. Mais au delà de la croissance du marché en elle-même, c'est la manière qui est intéressante.

Je vois beaucoup de partisans d'un "domaining durable" soucieux de donner d'eux et de leur activité une image positive. Bien qu'il soit impossible d'établir des statistiques en la matière, il me semble que les moutons noirs sont moins nombreux sur ce marché que dans certains pays. Le marché français étant encore jeune et les newcomers s'inspirant de leurs aînés, les conditions sont réunies pour que cette mentalité exemplaire continue à se propager.

 

La place de Sedo dans cet environnement - aujourd'hui comme hier - est le reflet de notre mission, qui est d'être au cœur du marché.

Nous aspirons à la fois à être un lieu d'échange incontournable pour les acheteurs et vendeurs du monde entier et à participer activement à l'évolution du marché des noms de domaine. Cette approche vaut également pour le marché français et je ne pense pas que la place de Sedo en France soit sensiblement différente que sur les autres marchés-clés.

Peut-être y souffrons nous à la fois d'un déficit de connaissance et d'image, mais le travail effectué depuis quelques années sur ces deux points commence à payer et je pense que l'aventure ne fait que commencer. S'être fait un nom parmi les professionnels du marché n'est pas une fin en soi. Il faudra notamment redoubler nos efforts pour innover sur le segment de la monétisation parking d'une part, et prêcher pour l'importance du nom de domaine en tant qu'outil marketing et communication pour les entreprises d'autre part.

Après les années "culture des dépôts défensifs", nous entendons montrer aux sociétés qu'un "rachat offensif" opportun peut conférer un avantage concurrentiel décisif.


Que penses-tu de l’extension .fr ?

Côté premier marché, le taux de pénétration du .fr n'a cesse de croître et cette tendance ne devrait pas s'inverser de sitôt.

Le .fr est indéniablement l'extension naturelle des Français et, après avoir du laisser la vedette au .com en raison de conditions d'enregistrement restrictives, lui grignote des parts de marché. La barre du million de .fr déposés franchie il y a quelques mois est un signe extérieur de cette bonne santé.

Par ailleurs, les tarifs ont sensiblement baissé depuis les 2 ouvertures successives opérées par l'AFNIC, ce qui a permis à l'extension de se démocratiser. Je pense que le .fr est l'une des extensions européennes qui a l'un des potentiels de croissance les plus intéressants.

Le .de, par exemple, est populaire mais en proie à un phénomène de saturation. On est face à un public français a priori enthousiasmé par l'extension et conscient de son accessibilité, mais encore relativement attentiste en termes de dépôts.

Parmi les points d'ombre au tableau cependant, le .fr affiche encore un taux de risque non négligeable à plusieurs niveaux : de sa gestion tout d'abord, avec notamment la question de la teneur et des règles de la liste des termes fondamentaux; de l'instabilité de son environnement législatif ensuite, avec le décret gouvernemental du 6 février 2006; et de son cadre juridique enfin, avec une jurisprudence parfois farfelue. Lorsqu'on lit que l'Etat envisage d'envoyer en prison des titulaires de .fr, ça laisse forcément pensif.

Côte second marché, la tendance est semblable. Après une année 2007 qui a fut celle de la révélation en terme de nombre et de volumes de transactions, la moisson 2008 s'annonce prometteuse. On n'assiste pas pour autant à une inflation galopante des prix, ce qui est une bonne chose.

Les investisseurs comme les utilisateurs finaux s'intéressent de plus en plus à l'extension. Il manque encore quelques ventes records (comme porn.fr vendu 30 000 EUR en janvier 2008) pour faire décoller la popularité du .fr sur le second marché, mais j'ai prédit que le record serait battu au moins une fois dans l'année et après l'avoir vu tomber récemment sur une transaction confidentielle, j'espère bien que Sedo aura le privilège d'annoncer une bonne nouvelle très bientôt.

Je n'en dis pas plus, mais surveillez la presse dans les semaines à venir !


Nous remarquons qu’il y a de plus en plus de personnes en France commençant à s’intéresser au domaining. Qu’en penses-tu ?

 

Beaucoup de bien !

Ma première remarque est que l'apparition du terme "domaining" dans la sphère francophone est tellement récent que je n'en avais moi-même pas connaissance avant l'an dernier. Si le second marché des noms de domaine impose naturellement son jargon et ses concepts, c'est déjà un progrès en soi. Peut-être que le "domain marketing" sera sur toutes les lèvres des grands comptes d'ici quelques années en France ?

 

Quant à l'intérêt pour le phénomène à proprement parlé, il n'est pour moi que la conséquence logique de la réalité de l'étranglement progressif du premier marché qui renvoie de plus en plus d'utilisateurs sur le second. Or ses acteurs travaillent depuis plusieurs années déjà à l'établissement de passerelles, par exemple entre les registrars et les plateformes d'achat-vente. Je pense que l'acte d'achat d'un nom de domaine sur le second marché est appelé à se simplifier, et je sais que certains travaillent déjà à des projets allant dans ce sens. L'idée est de permettre aux utilisateurs d'acheter en quelques clics un nom de domaine issu du second marché directement depuis leur registrar favori, sans transiter par une plateforme spécialisée.

 

Bien entendu, la multiplication des ventes records à laquelle on a assisté ces dernières années et l'influence des médias ne sont pas étrangers à cet intérêt "soudain" de la part du grand public. Mais encore une fois, je refuse de croire qu'il s'agit d'un phénomène de mode. Le second marché est une réalité économique, sur lequel se fonde en partie l'activité de domaining. Après tout, il y a également des petits spéculateurs en bourse ou des spécialistes amateurs des plus-values immobilières et ça n'a jamais dérangé personne. Mieux, la variété est essentielle à la bonne santé d'un marché. Le domaining devrait progressivement passer dans les mentalités.

 

Pour finir sur la "poussée" actuelle de domaineurs débutants, je pense également qu'il s'agit d'une bonne chose. Peu passeront le cap de l'apprentissage sans séquelles démoralisantes, mais laissons la sélection naturelle faire son travail. Je travaille aujourd'hui avec des grands comptes du domaining francophone qui n'avaient pas un domaine en 2003. Il n'est jamais trop tard pour commencer, le marché offre des opportunités infinies pour quiconque fait preuve de discernement, de persévérance et de volonté d'apprendre. On ne peut pas se lancer dans l'immobilier avec quelques centaines d'euros d'économies. Dans le domaining, si.

Et ce pour des plus-values potentielles au moins égales voire supérieures. Le tout avec un côté "collectionneur" pas déplaisant. Je suis personnellement un amateur de bons domaines et autant je trouve triste de voir certains joyaux laissés en friche, autant je me réjouis de voir certaines pépites utilisées intelligemment et donner la pleine mesure de leur potentiel. C'est encore assez rare en France, mais ça viendra. Le marché a toujours raison.


Comment vois-tu l'évolution du parking de noms de domaine dans le futur ?

 

Le parking de noms de domaine repose sur un modèle économique solide et pérenne, car il sert l'intérêt de l'ensemble des maillons de la chaîne de valeur du visiteur à l'annonceur en passant par les intermédiaires.

 

Cependant, le parking en tant que produit doit et va évoluer. Les produits bancaires évoluent, les produits boursiers évoluent, les produits immobiliers évoluent, les produits du second marché n'ont donc aucune raison de couper à la règle. Il y aurait matière à disserter des heures sur le sujet du "comment ?", et je me restreindrai donc à quelques pistes.

 

Tout d'abord, le parking doit évoluer au niveau des sources de monétisation. Les liens publicitaires, c'est bien, mais l'Internet évolue et les modèles de monétisation se complexifient. Quand Google rachète Youtube, ce n'est pas pour que ses employés passent leurs journées à regarder les dernières videos d'amateurs de tektonik. Il y a une ambition à long terme derrière tout cela. De même, les poids lourds de l'Internet (Amazon, E-Bay) on sans doute leur mot à dire et leur pièce à apporter à l'édifice.

 

Ensuite, le parking doit évoluer au niveau des modèles de monétisation. Le PPC est un modèle qu'on ne présente plus et il n'est pas question de le jeter aux oubliettes, mais des alternatives comme le CPA font progressivement leur trou et il n'y a qu'un pas à franchir pour qu'elles soient décalquées sur le produit parking.

 

Le parking doit également évoluer au niveau de la richesse des intermédiaires. Google est le leader mondial incontestable de la monétisation. Yahoo fait bonne figure sur certains marchés ou certains secteurs. Mais pour l'instant, aucun prestataire ne propose un choix ou un alliage entre les deux. Et pour cause : sur un marché jeune, il est facile de dicter sa loi. La diversité des noms de domaine est en outre suffisamment riche pour songer à entrer dans une phase de spécialisation : certains acteurs pourraient de spécialiser sur la monétisation parking du trafic "adulte", d'autres sur celle du trafic "finance", etc.

 

En outre, le parking peut se rapprocher de l'annonceur. Sur des domaines génériques de grande qualité, on pourrait imaginer un prestataire parking jouant le rôle de régie publicitaire en allant lui-même démarcher les annonceurs susceptibles de vouloir apparaître sur la page. La chaîne de valeur raccourcie, les rémunérations pourraient être plus intéressantes qu'elles ne le sont déjà, et surtout la pertinence plus grande.

 

Enfin, le parking doit faire son coming out. C'est un modèle économique performant mais décrié. Décrié par les internautes (dont beaucoup cliquent pourtant sur les liens...), décrié par certains acteurs du marché (notamment les registres) et décrié par les titulaires de marques (qui préfèrent dépenser leurs budgets en dépôts défensifs obsolètes qu'en rachats offensifs de noms de domaine génériques). Il reste donc un chemin considérable à parcourir de ce côté-là, mais le travail d'évangélisation effectué par les acteurs sérieux du marché porte ses fruits.

 

Aux insiders qui brandissent parfois le spectre du développement pour protester comme ils peuvent contre le modèle du parking, je rappellerai que celui-ci n'entre pas en concurrence avec le webmastering. Si Frank Shilling et BuyDomains - pour ne citer qu'eux - veulent développer leurs centaines de milliers de noms de domaine, je ne peux que les respecter encore plus que je ne le fais déjà. Mais ils n'y parviendront pas d'une part, et l'addition sera au final plus salée que s'ils avaient monétisé leur trafic via le parking sans aucun effort. Sans parler des problématiques de blocage de comptes Adsense, de référencement, de cash flow et consorts. Alors certes, tout domaineur a pour ambition de se focaliser sur le développement de quelques unes de ses pépites. A cela, je répondrai : c'est bien normal et c'est dans l'intérêt de l'Internet.


Nous avons appris dans la presse du rachat de Capnom par le registrar Netissime. Il y a également d'autres sites web sur la vente des noms de domaine. Que pense Sedo, et en particularité Sedo France, de cette nouvelle concurrence ?

 

Beaucoup de bien ! C'est une bonne nouvelle pour le marché et cela nous permet au passage de détourner un peu l'attention. Nous sommes souvent - un peu à notre insu - sous les feux des projecteurs. Il n'est pas forcément plus facile d'évoluer sans concurrence qu'avec, bien au contraire. Nous n'avons pas attendu que la concurrence arrive pour nous demander comment répondre au mieux à la demande du marché et aux attentes de nos clients. Si nous sommes fiers de faire partie des pionniers du second marché, nous sommes conscients de n'avoir pas non plus inventé la poudre. Certains sont arrivés plus tôt et ont trébuché en route, d'autres sont arrivés plus tard et font un travail remarquable. La concurrence nous fait prendre des initiatives, des risques, des décisions.

 

Le marché français n'est certes pas l'un des plus concurrentiels dans ce milieu, mais la raison à cela n'est pas seulement son retard relatif : il s'agit avant tout d'un marché difficile à appréhender ! Ce ne sont pas les moyens qui manquent à certains concurrents d'envergure internationale pour venir s'attaquer au marché français. La concurrence n'est pas un combat de coqs, elle doit se faire dans une volonté d'innovation et ainsi profiter au marché. Si des concurrents français inventent subitement la poudre, nous serons les premiers à les en féliciter et redoubleront de travail pour nous différencier de leur offre. S'ils se contentent d'imiter des modèles connus, le marché les sanctionnera malgré eux et la question aura été vaine. Mais cette vérité valant également pour nous, nous préférons nous concentrer sur l'œuvre à laquelle nous travaillons depuis plus de 7 ans et sur notre mission : être au cœur du marché.

 

Captain Names : Merci Rémy d'avoir fait partager ta vision aux lecteurs de CaptainNames.

 

Réponse de Rémy Sahuc : Merci à CaptainNames pour cette interview intéressante, et bravo pour votre implication active sur le marché des noms de domaine !